Grands Voyages Sahariens


L'esprit du grand voyage

Votre dernière randonnée sur les marges d'un erg marocain vous a laissé le sentiment de n'avoir fait qu'effleurer le grand désert? Dans un 4X4 vous êtes demandé ce qu'il y avait «  entre  » les sites? Vous avez envie de partir plus longtemps, de goûter aux grandes étendues, au silence, à la vie d'une caravane?
Suivez le guide pour obtenir les clefs du grand voyage.


Comment voyage-t-on au Sahara au  XXI° siècle? Plutôt vite et dans des secteurs bien définis. Et au regard du nombre de visiteurs et des dimensions du Sahara, on y voyage très peu.
Reprenons tous au commencement et faîtes le test suivant: Déroulez sur une (grande) table les bonnes vieilles cartes Michelin à couverture rouge (n°741 et 745 ). L'échelle est donnée: 1/4 000 000, un cm pour 40 km. Le vertige devrait vous prendre: le Sahara, c'est 6000 km de long sur 2000 de large, de rares routes, une population minimale, des dizaines de massifs montagneux. Et sur ces cartes que deviennent les zones du voyage ? De petites tâches, séparées par des zones démesurées dont vous n'avez (probablement) jamais entendu parler. Le Sahara est donc globalement très peu parcouru. Ces zones méconnues (inconnues?) sont pour la plupart accessibles. Il suffit d'un peu d'audace, de bonnes conditions et d'une grosse coordination logistique pour s'y rendre.



Terrain de sport ?
Le Sahara n'est pas un territoire de compétition. Ici, pas de col à passer, pas de performance physique particulière. Il suffit de savoir marcher, parfois longtemps mais toujours à son rythme. Pas d'athlétisme donc, plutôt un ascétisme: parcourir 500 ou 600 km de désert est une école de simplicité. Les journées sont ritualisées, l' organisation est celle, immuable du nomade saharien. Oubliez le tourisme et vivez le nomadisme. Regardez ce désert dans le blanc des yeux, comprenez la fragilité de la vie, l'impact du tourisme, la réalité des clandestins et des contrebandiers, la disparition des espèces, les mutations des populations, les phénomènes naturels, l'immuable et le temporel.

Les coulisses de l'organisation
Tout commence par la faisabilité. Connaître avec précision les conditions de terrain. Car si la géographie change peu (les cartes datent des colonies françaises), les conditions évoluent: l'état des puits et des pâturages, les pistes empruntés par les contrebandiers, les tensions entre ethnies sont certaines des variables qu'il faut anticiper. Ces conditions changent et lorsqu'elles sont réunies, on peut (enfin) réaliser un voyage qui était en projet depuis des années.
Les conditions sont réunies? Il n'y a plus qu'a tracer un grand trait sur une carte. Un trait qui ressuscite virtuellement une route caravanière ou envisage une liaison inédite. L'idée est lancée.



Quel véhicule ?
Toyota ou chameau? La différence est fondamentale. Le 4X4 japonais a fait ses preuves, il passe (presque) partout ... mais il manque cruellement de charme. Le dromadaire que l'on appelle «  chameau  » au Sahara est lent, parfois caractériel et dépend des pâturages. Mais il est la base de ce formidable navire saharien nommé «  caravane  » qui traverse les déserts depuis 2000 ans. Là est la différence: on ne fait pas une grande traversée avec des chameaux, on la fait en caravane, un organisme complexe et homogène dans lequel chameaux, chamelier, guides et voyageurs sont liés et solidaires.
La méharée est l'art de voyager à chameau. Dans la pratique, le voyageur alterne la marche et la monte. Chacun dispose de son propre chameau, apprend à le seller, à le desceller... le contact avec l'animal et avec les gestes quotidiens des nomades font partie du voyage. Tordons le cou aux idées reçues: en selle pas de mal de mer. Un confort relatif, une situation certes impressionnante les premiers jours, mais rapidement agréable. Une fois accoutumé au chameau, le belvédère que l'on a en selle présente d'énormes atouts: on se repose, on contemple sans regarder ses pieds, on enchaîne de longues étapes. Et en cas de fatigue, de vent ou de chaleur, la caravane peut continuer à progresser de son pas lent mais inexorable.

Tourisme et nomadisme
Qu'est devenu le nomadisme au Sahara en 2018 ? Si une partie des populations nomades perpétue un mode de vie pastoral, la nomadisation ne concerne plus que les déplacements des troupeaux. Les grandes caravanes, celles qui commerçaient l'or, le sel, les dattes ou le mil ont disparues. Les indépendances ont crées des frontières, les camions ont tués le commerce local, le riz a remplacé le mil. Et c'est la culture des caravanes, la connaissance des pistes et l'expérience des guides qui s'évapore. Les jeunes générations se tournent vers la ville, utilisent le téléphone portable et le Toyota.
Dans ce contexte, la réalisation de méharées d'envergure maintient la connaissance des pistes, donne du travail à des chameliers expérimentés et surtout permets au nomades d'être payé pour le travail de leur chameaux (à titre d'exemple, sur la méharée de Tamanrasset à Djanet, 60% du prix du voyage -hors aérien- est reversé localement dans le Hoggar). Une méharée mobilise trente à trente cinq chameaux. Ils sont loué à des nomades pour l'aller et le retour (à vide). Tandis que le Toyota appartient généralement à une agence. Les grandes méharées touristiques sont aujourd'hui un des axes de maintien de la culture nomade au Sahara.



Les épices du voyage
On trouve encore au Sahara deux des épices rares du voyage: D'abord l'inconnu. Ici peu de certitudes, mais des perspectives. On se donne l'illusion de la maîtrise technique: cartes, GPS et téléphone satellite sont des outils précieux mais pas absolus. Le GPS donne les coordonnées du puits, mais que sait-il de la qualité de l'eau? Le paramètre humain reste fondamental: l'expérience et l'intelligence du guide, la capacité d'adaptation et la bonne humeur des voyageurs sont des éléments-clefs de la réussite. Deuxième épice: la liberté. Sur une grande traversée, pas de chemin mais un faisceau de piste, pas de barrières, seulement des distances, des points de passages obligés. Sensation grisante d'être autonome sur des centaines de kilomètres, sans comptes à rendre. Une liberté qui a cependant un prix: une préparation millimétrée et des relais efficaces en cas de problème.

Se préparer au grand voyage
Répétons-le: une grande traversée n'est pas une épreuve athlétique et n'est pas comparable avec un itinéraire de haute-montagne. Les efforts à fournir sont rarement intenses. Tout est dans la durée. Et à ce jeu, il faut reconnaître que les anciens ont souvent plus de résistance que les jeunes: tout est dans la tête.

Se préparer physiquement
La condition primordiale pour effectuer un voyage long en d'être en bonne santé. En clair, ne partez pas avec une entorse ou si vous êtes convalescents. Faîtes un examen cardiaque si vous avez plus de cinquante ans, et passez une visite de contrôle chez le dentiste. Le Sahara est sain et peu dangereux, mais les structures de secours et de soin inexistantes. En cas d'accident, votre guide déclenche une opération de secours avec les moyens disponibles, à savoir un 4X4. Les rares hôpitaux sont des coquilles vides.

 

Se préparer psychologiquement
Préparez-vous à vivre une grande aventure humaine, individuelle et collective. L'isolement est une source de satisfaction que l'on recherche dans ce type de voyage. Il faut l'accepter et en profiter. La vie collective est également incontournable:une fois parti, l'ensemble du groupe va vivre en vase clos pendant des semaines. Apprenez à ne pas créer un climat délétère et à gérer les éventuelles faiblesses des autres car, quoiqu'il arrive, l'ensemble de la caravane est condamnée à vivre ensemble.



Le matériel indispensable (et ce qu'il faut oublier)
Plus le voyage est long, plus le bagage du saharien est léger. La pesée de l'aéroport révèle souvent des bagages de 9 à 12 kg pour des expéditions de trois semaines. Mais comment font-ils? Ces sahariens ont appris à se passer de l' encombrant, en éliminant systématiquement les «  ça peut toujours servir  ». Revue de détail:
la tenue:l
un ou deux pantalons
une chemise ample
une paire de bonnes sandales
un bonnet pour les soirées ventées
une petite laine qui pourra servir de tapis de selle
une veste polaire coupe-vent
un chèche suffisamment long
l'équipement:
un sac souple et robuste
un duvet
une lampe et ses piles
une petite trousse de toilette contenant un savon
un petit sac de marche et ses gourdes
des pastilles pour l'eau
le petit matériel de reporter (appareil photo, carnet de notes...)
des batteries pour alimenter les gadgets (optionnel)
de saines lectures
Tout le reste entre dans la catégorie «  ça peut toujours servir  » qui servira peut-être mais vous encombrera sûrement.
Pour plus de précisions, relisez les conseils de Théodore Monod dans «  Méharées  ».



Ces grands voyageurs qui nous ont précédés
L'aridité date d' à peine plus de cinquante siècles. Mais elle a longtemps coupé les routes entre les hommes. Il manquait le moteur saharien: le chameau. Apparu il y a 2000 ans, accompagné du palmier-dattier, il a permis à l'homme de se déplacer sur de longues distances et de transporter des denrées: l'ère de grands échanges caravanier était née. On a tout transporté sur des chameaux: du sel, du mil, des dattes, de l'or, des armes, des esclaves.... L'Europe et le Moyen-Orient se fournirent en or Africain jusqu'à la «  découverte  » des Amérique, affrétant d'immenses caravanes. Les voyages les plus rapides furent les opérations de pillages: rezzou et contre-rezzou.
Au XIXéme siècle, apparaît un nouveau voyageur: l'européen. Pour des motifs plus ou moins intéressés, militaires, géographes, espions et commerçants se mettent en marche, non pour découvrir les secrets du grand désert, mais pour atteindre Tombouctou et le Lac Tchad. En expédition lourde ou en solitaire, c'est l'ère des «  explorateurs  » endurants et courageux. Ils utilisent les grandes routes caravanières. Quelque uns parviennent à rentrer chez eux où on leur remet une médaille.
Depuis 1930, les troupes coloniales dominent le désert, les audacieuses reconnaissances militaires affinent les connaissances géographiques. Avec la paix, arrivent les scientifiques. L'un d'entre eux entretiendra une relation intime avec le Sahara: Théodore Monod qui consacra prés de 80 ans de son existence à le traverser et l'étudier avec une grande pertinence. Depuis les indépendances, les routes caravanières sont coupées. Les grandes nomadisations se sont raréfiées pour des raisons économiques et politiques. Il faut attendre la fin des années 60  pour qu'un guide de haute-montagne (re) découvre le Sahara et les caravanes: Jean-Louis Bernezat fondait «  Hommes et Montagnes  », le tourisme saharien était né.