L'article sur le Blog : Sur la trace des caravanes de sel

 

Les caravanes de sel… Elles ont toujours fait rêver les voyageurs modernes, tels des vestiges d’un temps passé qui porteraient un sens particulier, essentiel. Les plus célèbres sont en Afrique saharienne où elles existent toujours comme au Mali et en Mauritanie, en Amérique latine et en Himalaya. Effectivement le sel a toujours été une bonne monnaie d’échange, car indispensable aux hommes comme aux animaux d’élevage, facile à transporter, et en général gratuit ou quasiment pour celui qui a les moyens de le transporter. C’est donc aussi un vecteur d’échange, celui qui rend viable un commerce au long cours, celui qui amorce une chaine d’échanges de biens. 

Mes nombreuses années de pérégrinations au Sahara, et quelques belles traversées

 

chamelières, m’ont amené à croiser leurs routes à diverses reprises. Mais il est aujourd’hui difficile de se balader dans le désert entre l’Atlantique et la mer Rouge, et je cherchais une idée originale de traversée au long cours avec des chameaux.

Puisque c’était devenu difficile avec des chameaux à une bosse, pourquoi ne pas essayer avec deux ? La carte de l’aire de répartition du chameau de Bactriane est largement traversée par les antiques routes de la soie, dont il fut le principal vaisseau de transport. Aujourd’hui ces territoires sont les anciennes républiques satellites de l’ex-URSS, dont le nom fini invariablement par « stan ».

Ce ne sont pas forcément les plus faciles d’accès, ni les plus simples pour organiser une longue randonnée.



Mais un peu plus à l’Est, coincée entre la Chine et la Russie, la Mongolie abrite encore une petite population de chameaux de Bactriane, et le souvenir de ces caravanes de jadis. Lors de mes voyages précédents j’avais parcouru au pays du cheval le Khenty et l’Arkhangay, et noué de solides contacts. Mais tout l’Ouest me restait inconnu, l’Altaï et la région des grands lacs. Ca tombait bien…

Les grands lacs salés fournissaient le sel avec lequel les caravaniers complétaient leur chargement, qu’ils aillent vers l’Est ou l’Ouest, le sel ayant partout une forte valeur ajoutée.

Fin 2009 je soumets cette idée à Joel Rauzy (Wind of Mongolia), installé en Mongolie depuis bientôt 10 ans, où il organise, entre autres, d’étonnantes virées avec des chiens de traineau dans le nord du pays. Il a une

bonne connaissance du pays, et un sens aiguisé de la logistique d’expédition. Reste à faire le transfert de savoir-faire entre le Sahara et l’Asie centrale : sensibiliser et former une équipe possédant de bons chameaux, du côté d’Olgii, la principale ville de l’Ouest, fabriquer le matériel (selles, sacoches, tente cuisine/mess, etc.), se documenter sur les voies caravanières et imaginer un bel itinéraire, qui ait aussi sa pertinence historique, résoudre les problèmes de ravitaillement, d’évacuation éventuelle, etc. Bref des centaines de mails et discussions par ordinateur.

Le voyage ira de l’Ouest vers l’Est, entre les villes d’Olgii et Uliastay, la ville au pied du versant ouest de l’Arkhangay, le massif situé au centre du pays. Nous espérons parcourir plus de 500 Km, « au rythme lent du chameau ».



Le découpage des étapes est prêt, et nous rêvons des bords de lacs, des cordons de dunes et des vastes steppes d’altitude, plus ou moins arides, plus ou moins fleuries.

Fin 2012 – début 2013 un groupe de participants se met en place, et l’aventure va enfin prendre corps !

Les chameliers sont aussi fébriles que nous à la perspective de ce départ, une première depuis près de cent ans, car les grandes caravanes ont disparu avec la soviétisation de la Mongolie, à partir de 1921 : l’état communiste s’occupe de tous, fourni tout, gère tout, bref vassalise la Mongolie qui devient un satellite de l’URSS. Accessoirement il interdit le nomadisme…

Mais fin juillet 2013 tombe une nouvelle atterrante : des épizooties dans l’Ouest de la Mongolie ont obligé les services vétérinaires à déclarer confinées dans la province toutes les têtes de bétails.

Nos chameaux sont donc coincés, pas question qu’ils quittent leurs pâturages officiellement avant le 04 septembre, jour de notre arrivée, mais plus probablement fin septembre !!!!

C’est l’abattement ; comment refaire en si peu de temps ce qui nous a pris deux années ? Où trouver des chameaux dans une autre région, imaginer un nouvel itinéraire, repenser la logistique ?

Mais il faut croire que Tengri ou «le Grand Ciel», auteur du visible et de l’invisible, esprit protecteur des hommes et de ces grands espaces, gardait un œil bienveillant sur nous…

Après avoir envoyé deux personnes battre la campagne en express mais sans succès, c’est un simple numéro de téléphone portable qui nous est parvenu directement à Ulan Bator : Odkhuu devait être notre homme.



Eleveur du côté d’Ulaangom, 45 ans, il a déjà travaillé deux ou trois fois avec des touristes, et il croit au projet ! Une confiance mutuelle s’établie en quelques conversations téléphoniques ; et il faut aller vite : il rassemble quatre chameliers qui viendront avec leurs chameaux, et pas grand-chose d’autre…si ce n’est leur goût de l’aventure, à une période où leurs collègues et amis préparent l’hiver, engrangent le foin et le crottin, stockent les produits laitiers, engraissent le plus possible le bétail pour affronter l’hiver qui ne va pas tarder à s’annoncer, et qui est long, parfois dévastateur.

C’est vrai aussi qu’ils ont su faire grimper les prix, et que le voyage vaut l’aventure…

05 septembre, nous atterrissons à Olgii ; trois petits minibus 4x4 de fabrication russe, les célèbres Purgon rustiques mais si efficaces, nous emmènent à la frontière de la province, à 3 heures de piste, au bord d’un petit lac. Au bord, idyllique, une yourte qui fume, de l’herbe verte et des chameaux au pâturage… Nos chameaux ! Je retrouve Joel, et nous nous tombons dans les bras : « ca existe ! » lui dis-je. Ces dernières semaines ce voyage paraissait irréel, relever de l’impossible. Mais non, ou plutôt mais si, il existe bel et bien et il est devant nous. Départ demain matin.

Prise de contact avec les chameliers ; ca ne sera pas simple de se souvenir des prénoms, encore moins de les prononcer



correctement. Odkhuu nous fait un petit discours de bienvenue, nous remercie d’être venus jusque là, dit qu’ils sont fiers de participer à cette première, qu’il y a pour eux beaucoup d’inconnues. Ils ont d’ailleurs fait venir le lama du village voisin, lequel a donc apporté sa bénédiction au voyage, et demander aux cieux la « route blanche » pour toute notre équipée. Soit 23 personnes, 22 chameaux, 5 chevaux et un Purgon d’assistance et ravitaillement. Les Franco-suisso-belges sont bien encadrés !

06 septembre, départ. L’activité au camp est importante, foisonnante même. Il n’y a pas eu de répétition générale, et les marques à trouver sont nombreuses. Nous partons donc à pied, plein Est, en espérant être rejoint par les chameaux un peu plus tard.

Comme au Sahara en fait. Impression de légèreté ; nous avançons dans l’espace infini, avec un sac léger. Si nous pouvions parcourir ces vingt jours de marche sans autre matérialité…

Mais nous sommes un groupe de randonneurs chevronnés, et nous avançons bon train, pas franchement moins vite que les chameaux, et qui plus est dispersés, car chacun aime à tracer sa route. Une drôle de surprise pour les Mongols, qui eux ne mettent jamais un pied devant l’autre plus loin qu’un rayon de 20 mètres autour de la yourte, la distance maximale qui les sépare d’un cheval à l’attache, et toujours prêt à partir. Ce sera d’ailleurs leur plus grande surprise de ce voyage, découvrir que l’on peut se déplacer à pied…



Et qui surprendra tout autant les familles croisées près de leur yourte, qui nous verront toutes arriver puis repartir un peu comme des extra-terrestres. Car finalement nous marcherons beaucoup au cours de cette méharée, nos randonneurs ayant des fourmis dans les pattes de derrière dès le petit déjeuner avalé. Et nos chameliers ne prendront jamais le rythme saharien. C’est vrai que tout est moins simple ; comme nous ils doivent s’habiller chaudement, prendre un vrai petit déjeuner, plier leur tente, préparer les chameaux pour nous et les bagages, ainsi que leur chevaux de monte qu’ils enfourchent, pour guider les chameaux. Et comme nous, la veille ils ont fait honneur à la vodka, ce qui n’aide pas à se lever avant l’aube !

Mais la caravane se rôde, les rôles se définissent, et la maitrise des horaires s’affirme au fil des jours.

Les paysages sont au rendez-vous, et l’étonnement premier, le plus, ce sont tous ces massifs de montagne qui nous entourent au nord et au sud, certes à plusieurs dizaines de kilomètres à la ronde, mais imposants car culminants à plus de 3000 m pour certains. Bien que datant de l’ère primaire ces montagnes paraissent jeunes, car elles ont subies d’intenses pressions, fracturations et leurs crêtes sont acérées, marquées de nombreux pics. La plupart ne sont absolument pas fréquentées par les européens et ne servent de refuge au Mongols qu’en hiver, où l’on met bêtes et gens à l’abri des vents froids du nord qui



balayent insupportablement les plaines d’altitude, où ils ne passent donc que l’été. Ces pâturages ne sont donc pas exploités à la bonne saison, et si la couche de neige n’est pas trop épaisse, les animaux pourront profiter de cette belle herbe en grattant la neige. La complémentarité des espèces du cheptel joue à plein dans la survie de tout le troupeau : les moutons grattent la neige, ce qui profite aux chèvres qui sont moins habiles à cet exercice. Le problème pour les animaux l’hiver, c’est l’eau libre, quand la température ambiance ne monte pas au dessus de – 20 / - 10°…

Nous parcourons donc un couloir naturel entre les montagnes, une voie naturelle de circulation, empruntée par les rivières venant de l’est, pour mourir dans les lacs immenses, la plupart salés et d’un bleu azur. Là-même où se fournissaient les caravanes qui suivaient cet itinéraire évident, entre les confins du Kazakhstan et la lointaine Manchourie à l’est.

Ces références historiques ne font qu’ajouter de l’intérêt à un voyage qui n’en manque pas. Dès les premiers jours, les arrêts dans les yourtes, on ne peut plus improvisés, dont les occupants nous réservèrent des accueils franchement chaleureux furent des moments forts. Hélas, abordant des zones plus sèches, en perdant de l’altitude, les yourtes se firent plus espacées jusqu’à disparaître du paysage. Les nomades avaient déjà rejoint leurs camps d’automne ou de transit vers les camps d’hiver.

C’est seulement les derniers jours, reprenant de l’altitude mais surtout nous rapprochant des montagnes du centre de la Mongolie que les coupoles blanches refirent surface à l’horizon, ces nomades ayant justement rejoints leurs camps d’automne, à quelques kilomètres de leur camp d’hiver qu’ils rejoindront au dernier moment, quand le froid et la neige seront installés.

Ce nomadisme est codifié par le climat et la



succession des saisons, et la nécessaire dispersion, car presque partout en Mongolie les sols sont pauvres, constitués essentiellement de sable, où pousse une herbe maigre, même quand elle est bien verte.

Au bout de 8 jours les chameliers demandent un jour de repos pour leurs animaux ; une surprise et une nouveauté pour un saharien : le chameau fonctionnaire ? Allons donc, les chameliers se moqueraient-ils de nous ? Discussion, argumentation, négociation, rien n’y fait. L’endroit est très beau, au bord d’un lac d’eau douce ourlé de plantes rouge vif. Nous en prenons notre parti ; chacun pourra faire un peu de toilette, voire une petite lessive. Et nous achetons une chèvre, à cette saison moins grasse que le mouton, et ma foi excellente. Le soir même l’essentiel de la bête partira en brochette au cours d’une veillée enchantée autour du feu. Nos amis spontanément se mettent à chanter, comme ils le font aussi sur leur cheval dans la journée. Les bouteilles de vodka tournent.

Belle ambiance chaleureuse dans ce bout du monde, ce bout d’humanité.

En fait ces chameaux n’ont jamais travaillé. Retirés du pâturage, ils se sont retrouvés du jour au lendemain sur les pistes, ne pouvant brouter qu’un peu le matin et le soir, car les chameliers, au contraire de leurs confrères sahariens, ne les laissent pas divaguer la nuit. 

Il la passe entravés baraqués à proximité des tentes. Et nos chameliers sont inquiets du trajet retour, qui sera aussi long que l’aller, et qui va les ramener au bercail très tard dans la saison.

Ils vont revenir avec des animaux fatigués, peu engraissés, qui pourraient avoir des difficultés à passer l’hiver. Ils exigeront d’ailleurs un second jour de repos pendant le trajet. 

Après un passage épique de rivière, où les chevaux avaient l’eau à la selle, et les chameaux aux cuisses, nous abordons bientôt un secteur très attendu par nombre de participants : les dunes !

Seront-elles à la hauteur de l'espérance des


Sahariens venus là tenter d’autres horizons, plus près du levant ? 

Cet erg bordé au sud par une belle rivière, et au nord par des lacs, nous pensions, comme au Sahara, pouvoir nous y promener avec nos chameaux. Tant que les dunes étaient couvertes d’une végétation rase, et donc que le sable portait bien, tout alla bien, même si nous progressions doucement. Puis le sable vif remplaça les dunes fixées ; à nos yeux il prenait de jolies teintes or ou orangées. Mais nos chameliers notaient surtout la différence de consistance sous la sole de leurs animaux, chevaux et chameaux. Absolument pas habitués à ce genre de terrain, ils demandèrent de sortir de l’erg ! J’avais apporté deux films de nos aventures au Sahara, mais nous n’avons eu aucune occasion de les leur visionner. Ils auraient été bien surpris de voir ce que les dromadaires peuvent effectuer !

Nous décidâmes donc de suivre la bordure sud de l’erg. Cela nous permit de reprendre un rythme un peu plus rapide, et surtout de profiter des belles lumières sur ce massif de dunes, bordé par les reflets de la rivière. Quelques bivouacs exceptionnels, inhabituels en Mongolie, resteront gravés dans les mémoires.

Ce périple de 19 jours traçant sur la carte une belle trajectoire hors des sentiers battus, fut un beau défi d’abord, et une belle réalisation sur le terrain. Nul doute que les chameliers en parleront entre eux, et que le bruit courra dans la steppe que des Européens prennent un plaisir étrange à traverser leurs paysages, à pied et à chameaux…

Nous repartons en août et septembre 2014 ! Qu’on se le dise…

 

Texte et images : Pascal Lluch


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Commentaires : 2
  • #1

    Monin Françoise (lundi, 08 février 2016 13:13)

    Pascal , cela donne une grand envie de s'embarquer dans cette belle decouverte, cela ne sera pas possible pour moi cette année.
    Mais je vois qu' en 2016 cela sera la 3eme, donc peut- etre une 4eme?.
    Et peut- etre a bientot dans une rando pays.
    Françoise

  • #2

    Gaultier dominique (dimanche, 11 septembre 2016 05:10)

    Bonjour Pscal,
    En revoyant la video fantastique, que tu avais faite l ete dernier, 2015, sur notre meharee de 27 j en Mongolie, cela m a donne beaucoup de vibrations et de nostalgie. J ai pense a toi qui l as refaite avec un nouveau groupe cet ete 2016 et qui es rentre le 10 septembre c a d aujourd hui..... j espere que tout s est bien passe mais que ce groupe etait moins sympa.... que le notre .. rires..Comment faire pour envoyer cete belle video de notre meharee de 2015, a mon beau frere de Gap. Quel moyen, pas de facebook.. je t embrasse et bon retour dans la vraie vie... nous sommes au Canada pour 2 mois et demi, actuellement dans les Rocheuses.. pas mal... a bientot j espere. Amicalement. Dominique Paul Gaultier email gaultierdg@laposte.net Jasper Natl Park Alberta, le 10 sept 2016!!!!!!