Jour 5 – Ilha / Caldeirao Verde / Ilha

Si vous rêvez d’un monde premier…

Nous quittons Ilha par un chemin qui part directement de l’arrière de la maison de Manuel. Rapidement nous nous élevons dans les cultures, puis dans la forêt, d’essences importées d’abord : vers 800 m, nous pénétrons dans la forêt primitive, celle que l’homme n’a pas (pu) modifier : la Laurisylva, où forêt de lauriers. Ces arbres, inconnus chez nous, atteignent 25 m, ont un feuillage sombre et dense, et entretiennent une ambiance humide.

Lorsqu’une brume légère envahit la forêt, monte alors une odeur de légère moisissure ; le calme est palpable et on entend mieux les oiseaux.

Vers 900 m nous rejoignons la lévada qui nous mènera vers Caldeirao Verde. Ici la forêt est verticale, et les arbres partent à l’horizontal dans leur course à la lumière.

Sensation de début du monde, de jungle sombre, et sensation plus étrange encore à la sortie des tunnels qu’emprunte la lévada : comme la sortie d’une matrice, sortir de terre en fait. Cette toison de bois, qui couvre toute la montagne serait totalement impénétrable s’il n’y avait ces lévadas, chemin de vie, qui collectent les eaux de ruissellement de la forêt ; elle est une immense éponge, retenant les pluies de convection, et captant tout au long de l’année l’humidité de l’air. Les odeurs humides et originelles d’un sol riche et toujours plus ou moins spongieux, recouvert de mousses, lichens, et fougères et d’un sous bois duquel on ne voit pas le ciel ; du ciel ne semblent venir que les nombreux lichens barbus qui pendent partout, accrochés aux arbres. Outre les lauriers, on croise l’arbre à muguet, improprement nommé, et de nouveau les bruyères arborescentes.

Le climat doux et humide de l’ensemble de la Macaronésie a favorisé le maintient de populations plus ou moins importante de ces bruyères arborescentes, des Açores au Cap vert. A la même latitude, en Afrique sahélo-saharienne, on retrouve ces bruyères au sommet du Mont Cameroun, et de l’Emi Koussi (Tibesti), vestiges d’un climat bien différent il y a seulement quelques millénaires, celui du dernier pluvial.

 

La lévada est taillée dans la masse de la falaise verticale ; les ouvriers, des forçats, des esclaves, des prisonniers politiques, debout dans des nacelles suspendues dans les arbres au dessus, 600 m au dessus du vide, attaquaient la falaise devant eux, au péril de leur vie.

Millepertuis, géranium, persil, marguerite, renoncule sont de grands arbustes !

A Caldeirao Verde (le chaudron vert) ; la cascade de 80 m tombe à-pic dans une profonde vasque ronde vert sombre. Il faut penser à lever la tête, pour se rendre compte que l’on est bien au fond d’une marmite ! Mais celui qui met le pied dans la lévada paie l’apéro…

 

Retour à la maison ; nos aventures ne sont pas terminées…

Tout vient de la Terre, et de la mer !

Saude ! Nous levons notre verre alors que nos regards convergent vers notre hôte ; le sourire malicieux, presque fier, de Manuel nous invite au partage de sa production. Dans sa cave, entre les tonneaux et le pressoir traditionnel, nous savourons l’instant, alors que l’ampoule blafarde donne à ce vin clair (ce claret ?) des reflets de bonheur, celui d’être suspendu dans le temps, quelque part, au milieu de l’Atlantique.

 

Les vignes entourent la maison que Manuel a construite au milieu des treilles, à son retour de France, il y a 15 ans. Revenu dans le hameau de son enfance, respectant ainsi la promesse faite dans sa fuite, son exil, devant le service militaire de Salazar, Manuel a retrouvé Ilha bien changé ; une route mène aujourd’hui à ce bout du monde de la côte nord, resté agricole.

La dégustation va crescendo : Bruxelles, dans ces largesses temporaires (exception culturelle ?) tolère encore certaines pratiques séculaires ; Manuel fait partie de ceux qui distillent encore vin passé et canne à sucre. Plus ou moins apparenté à un authentique tord boyaux, suivant la rugosité du palais de chacun, le breuvage clair comme de l’eau, mais pas sans danger, cache bien son feu…

Juste derrière la maison, après les dernières terrasses de culture, démarrent les croupes boisées qui mènent directement 1500 m plus haut aux crêtes déchiquetées du Pico Ruivo, que l’on aperçoit fort bien tant que les nuages n’en décident pas autrement.

Il nous faut maintenant remonter de la cave pour rejoindre la salle à manger ; Virginia, la femme de Manuel, nous préparé un repas familial de légumes, riz et morue. Elle a sa recette, qui demande des heures de travail, et qu’aucun restaurant ne propose.

Nous nous abstiendrons d’évoquer le Poncha que prépare Manuel, qu’il prépare avec ses propres citrons, et le miel de ses abeilles… Certains ont passé une nuit arrangée !

 

 

 

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